Qu'est-ce qui nous rend heureux ?
Est-on plus heureux quand on est riche ? Quand on
croit en Dieu ? Quand on est jeune ? Quand on vit en couple ? etc.
Depuis une cinquantaine d'années, de nombreuses recherches
concernant le well-being sont menées sur les facteurs sociaux et
psychologiques qui favorisent ou non le bonheur.
Peut-on mesurer la qualité de vie ? Le
bien-être et le mal-être ? Identifier et prédire avec exactitude ce
qui, dans notre environnement ou dans la trame de nos jours, fait la
vie plaisante ou nous pèse ? Peut-on recueillir une information
quantifiée et pertinente sur tout cela ? On pourrait penser que le
bien-être est un phénomène subjectif, impossible donc à
l'investigation scientifique et à la mesure. Or, depuis une
cinquantaine d'années, des méthodologies diverses ont été mises au
point qui permettent de mesurer la qualité de vie telle qu'elle est
perçue. Les Anglo-Saxons nomment cela la « life satisfaction »
(satisfaction de vie) ou le « subjective well-being » (bien-être
subjectif). Et les résultats se sont multipliés.
Enquête sur la "life satisfaction"
Des instruments divers ont été mis en place depuis
plus de trente ans pour mesurer le niveau de satisfaction de vie des
individus et des populations. Le type de question le plus fréquemment
utilisé est celui-ci : « Dans l'ensemble, êtes-vous satisfait de
votre vie ces temps-ci ? » La personne interrogée répond en notant
sur une échelle son degré d'accord avec l'énoncé. Avec des données de
plus en plus nombreuses et remontant à plusieurs décennies, on est
maintenant en mesure de faire un premier bilan sur la validité et la
fiabilité des informations ainsi recueillies.
Parmi les résultats les plus « robustes » des
nombreuses études, on voit une corrélation faible avec le revenu ? trop
faible pour en conclure que « l'argent fait le bonheur », trop constante
pour dire qu'il ne le fait pas. Pour Ed Diener, l'un des auteurs de
l'article « The Satisfaction with Life Scale » (échelle de satisfaction
de vie, SWLS), l'une des échelles les plus utilisées, le rôle du revenu
est complexe : dans les pays riches, il n'est que faiblement lié aux
différences individuelles de satisfaction ; dans les sociétés pauvres,
lorsque les besoins de base ne sont pas satisfaits, il peut jouer bien
davantage. Les pays riches ont des scores de satisfaction beaucoup plus
élevés que les pays pauvres ? mais dans les pays très pauvres, les
individus peuvent se dire très heureux si leurs besoins de base sont
satisfaits. D'une manière générale, les cultures ou les personnes qui
privilégient les relations sociales plutôt que les biens matériels ont
de meilleurs scores de satisfaction de vie
(1).
On trouve également une faible mais constante
corrélation avec la pratique religieuse. Autrement dit, les croyants
éprouvent un bien-être supérieur aux non-croyants. En revanche, il n'y a
pas de corrélation entre bien-être et éducation, et pas davantage avec
le climat (les Californiens n'ont pas des scores particulièrement plus
élevés que ceux du reste des Etats-Unis, et le Minnesota est l'un des
Etats les plus « heureux »). Les chômeurs ont bien les scores bas que
l'on attendait, et les événements de l'existence (deuils, rencontres,
ruptures) se traduisent bien par des fluctuations nettement perceptibles
(mais passagères). Les personnes qui, dans les questionnaires, se
déclarent heureuses ou satisfaites de leur santé sont souvent sociables
et optimistes.
La biologie et les neurosciences sont venues valider
ces observations. Richard Davidson, de l'université du Wisconsin, mesure
l'activité dans différentes zones du cerveau par des techniques
d'électro-encéphalographie. Il corrèle ces mesures d'activité
électrocorticale avec les émotions ressenties et rapportées par le
sujet, à l'occasion par exemple de la projection d'un film alternant des
scènes tristes et des scènes gaies. Lorsque ces émotions sont positives,
l'activité électrique est plus importante dans la partie gauche du
cortex préfrontal et lorsque celles-ci sont négatives, elle est plus
importante à droite. On obtient des résultats analogues en utilisant la
résonance magnétique ou le scanner. Or on observe bien chez les
personnes obtenant les plus hauts scores de satisfaction une forme
particulière de l'activité électrocorticale préfrontale plus importante
à gauche qu'à droite (2). Il y a plus :
un vaccin antigrippal est plus efficace chez ces personnes, qui
cicatrisent aussi plus vite après une opération chirurgicale...
(3).
Le paradoxe d'Easterlin
Les résultats des enquêtes de satisfaction de vie ou
de bien-être subjectif soulèvent au moins deux grandes difficultés. La
première tient à son insensibilité au contexte et aux circonstances.
Comme le notent beaucoup d'auteurs, dans les pays développés à régime
démocratique et économie de marché, depuis une cinquantaine d'années, le
pouvoir d'achat, le niveau de vie, de confort matériel, de consommation
ont augmenté considérablement. Pour autant, le niveau de satisfaction
mesuré n'a pas suivi. Le phénomène est connu sous le nom de « paradoxe
d'Easterlin ». L'économiste Richard Easterlin propose d'examiner le cas
du Japon. De 1958 à 1987, le revenu per capita a été multiplié par cinq.
Machines à laver, réfrigérateurs et téléviseurs, pratiquement absents
des foyers au début de la période, sont devenus quasi universels. De 1 %
au début de la période, le pourcentage de ménages possédant une
automobile est passé à 60 %. Pendant ce temps, demande R. Easterlin, «
que devient le bien-être subjectif ? » La réponse est qu'il ne change
pas (4). S'agit-il d'un phénomène historique : les Japonais auraient-ils
augmenté leur confort quotidien mais perdu leur âme en entrant dans la
culture occidentale, capitaliste, matérialiste, de consommation ?
L'hypothèse est tentante et divers auteurs semblent l'adopter, tel le
politologue Robert Lane qui fait de la perte de joie de vivre une
caractéristique des démocraties de marché
(5).
Mais le phénomène ne semble pas propre aux démocraties
à économie de marché. La Chine, qui connaît le marché mais pas encore la
démocratie, a vu entre 1994 et 2005 le revenu réel moyen augmenter de
250 % ; pourtant, les enquêtes ne révèlent aucune augmentation de la
satisfaction.
Il s'agit peut-être simplement, pour une part au
moins, d'un phénomène d'adaptation. Car on retrouve le même paradoxe
d'insensibilité relative aux conditions objectives dans l'ensemble des
études, y compris devant des événements de vie individuels. Ainsi, les
chercheurs ont mesuré l'effet sur le bien-être subjectif de divers
événements de l'existence : mariage, divorce, veuvage provoquent bien un
pic positif pour le premier, négatif pour les autres (les courbes sont
presque exactement symétriques). Mais ce qui apparaît, c'est que les
personnes semblent en général s'adapter remarquablement : en un temps
relativement court, on revient à peu de choses près au niveau antérieur.
Qu'il s'agisse de l'effet d'un gain à la loterie ou d'une tragique
épreuve comme une paraplégie, les changements sont en fin de compte
assez transitoires ? si l'on en juge par ces mesures (6).
Comment interpréter ces résultats ? Dès les années
1970, des économistes (7) ont proposé l'hypothèse du « hedonic treadmill
» (le tapis roulant hédonique). La métaphore du tapis roulant renvoie à
l'idée d'une adaptation à une accélération ; on peut aussi penser au
mécanisme physiologique par lequel on s'adapte à un bain chaud : en
présence d'une situation nouvelle, il y aurait un déclin progressif de
l'agrément ou du désagrément éprouvé ? à moins que ce soient les
attentes du sujet qui se trouvent revues à la baisse ou à la hausse avec
la nouvelle situation. Certains auteurs, en particulier E. Diener,
relativisent l'importance du phénomène d'adaptation et critiquent l'idée
du tapis roulant. Pour eux, les individus reviennent non à un « point
neutre » mais à un « set point », un point de réglage qui serait propre
à chacun, stable par définition ? même s'il peut évoluer en fonction des
événements de la vie. E. Diener insiste sur le fait que le niveau de
satisfaction est en partie lié à des caractéristiques de personnalité
qui ont une dimension génétique, comme semblent le montrer des études
sur les jumeaux.
Un atlas du bien-être
Une deuxième question tient aux considérables
différences que l'on observe entre les pays. On trouve de façon
constante de grands écarts de satisfaction entre des pays pourtant
relativement proches. Ainsi entre le Danemark et la France dans une
enquête « Eurobaromètre » : 64 % des Danois se disent très satisfaits de
leur vie contre seulement 16 % des Français ? et la différence entre les
deux pays est plus du double de celle existant entre les chômeurs et les
autres à l'intérieur de chaque pays (8). De même, les Danois se
déclarent bien plus satisfaits de leur santé que les Français, qui
pourtant disposent d'une espérance de vie supérieure de trois ans...
L'enquête « World Values Survey » de Ronald Inglehart étudie 82
sociétés. Le classement par bien-être subjectif montre que les 28 pays
considérés comme à haut revenu se situent tous à un niveau élevé ou
assez élevé sur ce critère mais que les 10 pays d'Amérique du Sud ? à
l'exception du Pérou ? ont aussi des scores élevés. En revanche, les 25
pays ex-communistes ? sauf le Viêtnam, la Slovénie et la République
tchèque ? ont les scores les plus bas. Les pays de tradition protestante
ont des scores assez élevés. La France se situe dans un groupe «
moyen-haut » (9).
La mémoire ou l'expérience
Pour certains auteurs, en dépit de toutes les
validations dont elle se prévaut, la mesure de satisfaction de vie est
insuffisante ou la question mal posée. La question « êtes-vous satisfait
de votre vie ? », en effet, renvoie à un jugement global, moral et
philosophique, s'appuyant, d'une part, sur des références implicites
? les espoirs que l'on avait, les obstacles rencontrés, les compromis,
les réussites et les échecs, et, d'autre part, sur le souvenir. Plutôt
que sur la mémoire, il faudrait s'appuyer sur le vécu, l'expérience.
C'est dans cette perspective que se sont développées des innovations
méthodologiques cherchant à saisir l'expérience vécue par les individus
pour ainsi dire « en direct ». Avec la méthode de l'experience sampling
(que l'on pourrait traduire par « échantillons de vécu ») de Mihaly
Csikszentmihalyi, on atteint cet objectif (10). On fournit aux
volontaires un appareil de type agenda électronique (PDA, personal
digital assistant) qu'ils portent sur eux. L'appareil sonne à
intervalles aléatoires : le sujet l'allume alors et répond aux questions
qui apparaissent sur l'écran et qui portent sur les activités auxquelles
il est en train de se livrer, le lieu où il se trouve, les personnes
avec qui il est et les émotions qu'il ressent. Mais l'Experience
Sampling Method (ESM) présente des inconvénients (coût, lourdeur,
difficultés techniques) qui rendent difficile son utilisation sur de
grands échantillons.
Dans un article publié dans la revue Science en 2004,
le psychologue (et prix Nobel d'économie) Daniel Kahneman et ses
collaborateurs ont mis au point une méthode plus « légère » inspirée de
l'ESM, la Day Reconstruction Method (méthode de reconstitution de
journée, DRM) (11). Les sujets sont invités à se remémorer en détail la
journée qu'ils ont vécue la veille et à la diviser librement en
épisodes. Pour chaque épisode, on leur demande ensuite de remplir un
bref questionnaire portant sur l'horaire de l'épisode, la nature des
activités, le lieu, les personnes présentes et les affects éprouvés (sur
une échelle d'intensité). Les données ainsi recueillies portent donc
aussi bien sur l'emploi du temps (le temps consacré aux diverses
activités, y compris celles qui sont accomplies simultanément) que sur
l'environnement et les interactions sociales ainsi que sur les émotions
et sentiments ressentis.
Grâce à cet outil, on peut donc connaître le temps
consacré aux diverses activités, le classement de ces activités par
ordre d'agrément, celui des personnes avec qui le répondant se trouve,
etc. On découvre que l'activité vécue comme la plus désagréable dans un
échantillon de femmes américaines est « commuting to work alone » (le
temps passé en transports vers le lieu de travail lorsqu'elles sont
seules). La plus agréable, outre les relations sexuelles, est «
socializing » : d'une manière générale, toutes les activités relevant du
lien social sont parmi les plus appréciées. L'analyse de la sensation de
fatigue éprouvée montre qu'elle décrit, au cours de la journée, une
courbe en forme de V : elle décroît jusque vers l'heure du déjeuner,
remonte ensuite, redescend légèrement à l'heure où l'on quitte le
travail et remonte enfin jusqu'au coucher. En analysant les données par
tranches d'âge, on s'aperçoit que les moins de 30 ans se sentent deux
fois plus fatigués le matin que les plus de 50 ans...
L'outil paraît suffisamment fiable et efficace pour
permettre maintenant des comparaisons transculturelles. On peut ainsi
étudier notamment plus en détail et plus en profondeur, sans
normativité, la variabilité, d'une culture à l'autre, non seulement de
la satisfaction de vie en général, mais de l'expérience vécue du
quotidien. Les données d'une première enquête comparative menée en 2005
entre la France et les Etats-Unis sont en cours d'analyse
-
Claude
Fischler
-
Sociologue,
directeur de recherche au CNRS, codirecteur du Centre d'études
transdisciplinaires - sociologie, anthropologie, histoire (Cetsah),
il a notamment dirigé Manger magique. Aliments sorciers,
croyances comestibles, Autrement, 1994, et est l'auteur de L'Homnivore.
Le goût, la cuisine et le corps, Odile Jacob, 2001.
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